Faut-il abolir les «foutus» devoirs scolaires?

Ouh. (Profonde inspiration.)

Alors que la plupart des travailleurs-parents goûtent présentement à la clémence du temps estival, profitant d’une douce et bien méritée oisiveté, ai-je véritablement l’audace d’aborder un sujet aussi controversé en 2017 que l’issue des devoirs au Québec?  

Ai-je les reins suffisamment solides pour recevoir dans les côtes les commentaires acides et acérés des défenseurs de la thèse suivant laquelle les devoirs scolaires sont aujourd’hui désuets, qu’ils ne servent qu’à «démotiver» les modernes-enfants-créatifs et leurs parents à bout de souffle, alors qu’au surplus ceux qui défendent leur valeur sont perçus comme de vulgaires dinosaures tortionnaires incapables de comprendre la grande révolution dans laquelle le monde s’est depuis peu engagé?

Mmmm.  Probablement pas.  

Alors pourquoi m’y contraindre?  Pourquoi m’exposer ainsi volontairement aux nombreuses et virulentes critiques qui s’élèveront inévitablement sur le grand Net?  Pour quelle étrange raison monter de mon plein gré aux barricades pour en prendre plein les bajoues?  Le sens du devoir m’y pousse, précisément. (Héhéhé.)

Plus sérieusement, parce que j’y crois.  

Aux devoirs, s’entend.

Enfin: au devoir.  Plutôt au singulier.  

Aussi bêtement et simplement.  

Parce que ce texte, je l’ai écrit cent fois dans ma tête, pendant les sept dernières des 20 années où j’ai enseigné au secondaire.  Parce que, parfois, l’appel de ce qu’on sent juste est plus fort que la crainte des représailles.  Mais surtout parce que c’est l’été, et que les esprits plus échauffés par le Soleil que par la routine infernale de septembre -où les pauvres devoirs ne sont à mon sens que de vulgaires figurants envers lesquels on ressent une rage qu’on devrait plutôt tourner vers d’autres fautifs!- sauront peut-être percevoir le fait qu’il reste du bon, voire du nécessaire dans les tâches extrascolaires.

Prêts?  (Si vous êtes déjà pompés, peut-être vaut-il mieux remettre cette lecture aux calendes grecques!)  De mon côté, je me suis donné le défi de laisser mon émotivité de côté et d’attaquer la question le plus pragmatiquement possible.  Parions que ce ne sera pas chose facile!

Ouf donc. (Profonde inspiration.)

 

D’où vient le vent de protestation?

En fait, ce n’est pas d’hier que les devoirs sèment la controverse; de tout temps et de manière cyclique, plusieurs se sont interrogés sur leur valeur et leur efficacité quant à la réussite scolaire des élèves à qui ils sont administrés.  Malheureusement, à ce jour, aucune étude ne prouve hors de tout doute le lien direct entre les devoirs et le fait d’avoir de bons résultats scolaires et ce, tant au primaire qu’au secondaire, malgré qu’on s’entende davantage sur leur incidence plus les élèves avancent en âge.  Devant ce constat, je partage la conclusion actuelle de nombreux chercheurs en éducation: de un, la réussite scolaire est un phénomène complexe et surtout multifactoriel, auquel les devoirs participent dans une certaine mesure seulement, et de deux, il faut se rendre à l’évidence suivante: à vouloir chercher un lien de causalité entre les devoirs et la «réussite scolaire», peut-être que nous n’abordons tout simplement pas l’apport des tâches extrascolaires sous le bon angle…

 

Ah!  Les «foutus» devoirs!

Les détracteurs des devoirs avancent en vrac les arguments suivants pour défendre qu’il faille «abolir» ceux-ci, citant au passage la récente méta-analyse de John Hattie dont ils comprennent bien mal, de mon point de vue, les conclusions:

  1. Les devoirs n’ont qu’une faible incidence sur la réussite scolaire.  Ainsi, ce n’est pas parce qu’un enfant fait davantage de devoirs qu’il aura de meilleures notes.  Suivant ce raisonnement, plusieurs écoles du Québec ont décidé au primaire de remplacer les devoirs par des «leçons» (j’y reviendrai!), arguant que depuis qu’on ne «torture plus les pauvres enfants et leurs parents le soir», tout est parfait dans le meilleur des mondes, voire même que les résultats scolaires augmentent, sous-tendant que d’enlever les devoirs est le seul facteur déterminant cet état de fait (si état de fait il y a véritablement!)  
  2. Plusieurs profs sont ainsi tentés de faire de même au secondaire, où le principe d’autonomie professionnelle permet aux enseignants de choisir les méthodes d’enseignement et d’évaluation qu’ils jugent valables afin d’accompagner leurs élèves vers le succès.  Le taux de réussite éducative des pays scandinaves, qui ne donnent que peu de tâches extrascolaires en bas âge, est également souvent avancé comme preuve ultime de la nécessité de faire la «guerre aux devoirs».
  3. Les devoirs sont un souci grave pour bon nombre d’enseignants, au primaire et au secondaire, mais de plus en plus au collégial et à l’université également (!)  Les élèves ne les réalisent pas, ou les réalisent mal, ou les copient, ou les remettent en retard, et puis quoi encore.  Les qualifiant de «chronophages», les profs qui les exècrent affirment que les devoirs les privent de temps d’enseignement.  Ils détestent les expliquer, les ramasser, les corriger, les expliquer à nouveau aux élèves, faire les appels ou le suivi auprès des parents des élèves fautifs, essuyer les remontrances des parents des élèves éprouvant des difficultés, être confrontés à ce sujet dans leur pratique par les collègues, les directions ou chefs de département, etc.  Enlever les devoirs équivaut pour eux à un immense soulagement: ils ne sont plus soumis à la confrontation de la désorganisation scolaire au quotidien.  Ouf!
  4. Les devoirs sont la plaie dans la vie surchargée de milliers de parents québécois.  Ces derniers les accusent de tous les maux dont voici les plus cités: les devoirs privent enfants et parents de temps familial de qualité, ils sont le plus important facteur stressant lié à l’école, ils sont source de querelles et de guerres intestines au sein de la famille, ils sont souvent trop longs, trop difficiles, trop impertinents, ils empêchent les enfants de jouer dehors, de voir leurs amis ou de faire d’autres activités parascolaires, ils placent les enfants en surcharge cognitive, ils empiètent sur le temps accordé à l’hygiène personnelle et au sommeil, ils engendrent pleurs et grincement de dents au quotidien, ils favorisent les enfants ayant de la facilité tout en fragilisant les élèves en difficulté d’apprentissage, ce qui contribue directement aux iniquités et qui «démotivent» parents et enfants à collaborer avec le système scolaire.  Au final, ils sont perçus par plusieurs comme le premier responsable de l’abandon scolaire.  Rien de moins.

 

Un autre son de cloche

Et si chacun de ces «blocs argumentaires» pouvait être perçu autrement?  Tentons l’exercice…

D’abord, la fameuse étude de John Hattie conclut, pour peu qu’on sache bien la lire, qu’au primaire, les devoirs ont une faible incidence positive (mais positive tout de même!), sur la réussite éducative, alors qu’au secondaire, le même chercheur affirme que cette incidence s’avère beaucoup plus déterminante.  Des enseignants du primaire avancent ainsi, en toute légitimité selon leurs dires, que «les élèves n’auront qu’à traverser le pont des devoirs lorsqu’ils seront rendus au secondaire, et pas avant».  

Or plusieurs enseignants, j’en suis, opposent que plus tôt les enfants acquièrent une autonomie en regard des tâches scolaires, plus solide est leur sentiment de compétence et… leur compétence réelle en organisation scolaire!  Cette intuition se vérifie d’ailleurs bon an mal an dans mes classes de première secondaire, où les élèves ayant «appris» à faire des devoirs au primaire s’adaptent plus rapidement à leur entrée «dans la cour des grands».  

Plusieurs de ceux qui accusent au contraire un retard d’adaptation envers leur nouveau milieu sont d’ailleurs un peu fâchés contre les gentilles maîtresses qui les ont «un peu trop laissé jouer» au primaire.  Ils se sentent largués et démunis devant les tâches organisationnelles, et ils perçoivent que les compétences qu’ils pensaient posséder s’avèrent moins ancrées que ce qu’on leur a fait croire!  

Des lacunes en lecture1 (même pour les élèves provenant d’école où les devoirs sont remplacés par du temps pour lire) et en harmonisation de la graphie, de même qu’une inaptitude à produire des solutions de gestion de travail s’observent souvent chez les élèves moins habitués aux devoirs.  
Les écoles primaires attribuant la montée des résultats scolaire de leurs élèves au seul fait de ne plus donner de tâches à faire à la maison cachent que plusieurs des apprentissages réalisés par les élèves en faisant des devoirs ne sont tout simplement jamais «comptés» ou mesurés.  Ils taisent aussi que plusieurs projets-écoles ont combiné le fait de ne plus donner de devoirs à une offre d’aide élargie aux élèves en difficultés d’apprentissage.  Je conviens aisément que certains enseignants se sentent plus «appréciés» par les élèves et les parents depuis qu’ils ne donnent plus de devoirs…  Mais ça ne me convainc en rien que les tâches extrascolaires ne valent pas le temps passé à les faire!  

Pour plusieurs des «amoureux des devoirs», comme moi, ces derniers présentent de nombreux avantages (lorsqu’ils sont bien conçus, réalisés et administrés!): ils permettent à l’élève d’accorder plus de temps de réflexion personnelle aux notions abordées en classe, ils sont des occasions et des opportunités supplémentaires de recherche, d’acquisition de savoirs et de compétences intellectuelles, scolaires ou sociales, ils sont un lieu de partage entre l’enfant et la famille, ils assurent le développement du sens des responsabilités chez l’enfant et l’adolescent, ils favorisent l’introspection et la métacognition, ils permettent le dépistage de nombreuses problématiques difficiles à mesurer autrement, ils sont un lieu de découverte de passions et de talents autrement demeurés cachés (oui! oui!), ils favorisent le développement de stratégies cognitives et organisationnelles obligatoires à la réussite scolaire à long terme, voire -et c’est là un argument de taille!- à la réussite tout court.

En outre, si le devoir est bien bâti, et qu’il est associé au bon feed back, il permet d’acquérir et de développer davantage de compétence-matière.  Il augmente le temps de pratique, d’exercisation.  Tous les coachs du monde vous le dirons: plus de pratique, plus de maîtrise.  Point.  Oui, il faut éviter la surcharge, c’est bien évident. Mais pas abolir la charge complètement!  En tant qu’enseignante, je trouve qu’il est mon devoir de donner des devoirs!  

Plusieurs profs prétendent qu’on peut développer les mêmes compétences en classe qu’en travaillant à la maison.  Je suis totalement en désaccord; le contexte de classe et l’environnement privé appellent à des stratégies divergentes qui doivent se compléter en vue d’acquérir une véritable «maîtrise».

 

Que faire alors?

Le bon sens commun, puisque c’est tout ce qui nous reste lorsque la recherche échoue à nous paver une route de certitudes, me pousse en temps qu’enseignante d’expérience et maman de trois jeunes adultes à suivre mon vulgaire instinct qui me crie ceci: petit enfant, petit devoir, petite responsabilité, et pas à pas, on ajoute au fardeau, à coup d’essais, d’erreurs, en tenant compte des particularités de chacun, mais en ne prêtant pas trop non plus l’oreille à toutes les jérémiades.  Une recherche d’équilibre quoi, une science molle et non-infuse de parents en quête de la bonne dose, de la recette qui fonctionnera pour ti-pit A, peu importe la sacro-étiquette qu’on lui aura accordée, alors que ti-pit B demandera autre chose, et voilà.  Voilà.

Ben oui, ça a l’air simple à dire de même et c’est souvent impraticable la majeure partie du temps dans notre quotidien effarant, parce que la recherche d’équilibre, ça prend ben gros du temps.  Faut se pratiquer, répéter patiemment.  Pis du temps, on n’en a plus.  On en a moins.  Enfin, on en a autant qu’avant, mais on fait autre chose avec que de le consacrer à ça.  Bon.  Arrêtons de nous enfoncer la tête dans le sable…

Et de rejeter tout le blâme sur les devoirs!

 

La nature fondamentale du devoir

Les devoirs ressemblent beaucoup aux tâches ménagères dont le mauvais partage semble être responsable de plusieurs divorces…  Se dit-on pour autant: «Abolissons le balayage afin de favoriser l’harmonie dans le couple!»  Ou encore: «À mort, le foutu balai»?  Je vous l’accorde: certains engagent une femme de ménage et repoussent le problème véritable de respect ou de communication à plus tard.  Mais tsé.  On ne peut malheureusement pas faire ça avec les devoirs!  

Enfin si, on peut.  Depuis quelques années, le plagiat et la malhonnêteté intellectuelle est un véritable fléau qui fait se dresser les cheveux sur la tête de plusieurs recteurs universitaires.  Mais ça, c’est un autre débat et j’ai promis ne pas m’emporter sur les conséquences réelles de plusieurs «nouvelles valeurs sociétales».

Essayons de revenir à mon raisonnement ménager: le balai en soi n’a rien à voir avec la désintégration latente d’un couple!  Mais chaque fois qu’on le sort, il peut drôlement agir comme le détecteur que quelque chose cloche et ce, quelle que soit la qualité des poils du balai en question!

C’est la même chose à mon sens avec le devoir.  Qu’il soit bon, mauvais, long, court, pertinent ou impertinent, on pourrait s’en foutre, à la limite: le devoir permet de s’y coller et de voir de quoi NOUS, on est construit.  Le devoir nous permet de nous révéler à nous-mêmes, pour peu que l’on regarde et travaille la bonne chose!  La façon de faire le devoir, le chemin emprunté, le type de chialage généré en cours de route, tout cela jette un éclairage de première importance sur l’individu qui le réalise!  Et c’est souvent ce qui est SI confrontant.

Le devoir n’est pas la SOURCE de la difficulté.  Il «révèle» la difficulté, la faille, inlassablement, et quotidiennement.  Voilà pourquoi il sera toujours source d’irritation!  Ce ne sont pas les devoirs qui font qu’on manque de temps: les devoirs «révèlent» combien le temps nous est compté!  Combien notre horaire est serré!  Et comme le temps «libre» nous manque, le devoir devient ce qui nous emprisonne.

Je pose une question: si on n’a plus de temps pour le devoir, pour le balai ou pour l’heure de gym, est-ce la faute du devoir, du balai, du gym?  Ne faudrait-il pas élargir notre réflexion sur notre manière de vivre?  L’anxiété généralisée observée chez de plus en plus d’élèves est-elle directement et uniquement liée au stress généré par les devoirs à l’école?  Il me semble que de poser la question, c’est déjà y répondre…    

Parce que le devoir, c’est aussi comme le gym.  Ceux qui s’entraînent chaque semaine me suivront: les différents exercices nous confrontent et nous «révèlent» nos impuissances.  C’est choquant. On qualifie cet exercice-là de «marde» s’il nous pose particulièrement problème.  On n’a pas toujours le goût de s’astreindre à suer volontairement.  De notre propre chef.  Yark caca.  Le balai, le gym et le devoir ne sont pas «rigolos».  C’est voulu!  Précisément parce qu’il ne se «proposent» pas de l’être!  

 

Le culte du divertissement

Dans un Monde qui voue un culte suprême au divertissement, quelle utilité trouve désormais ce qui «n’amuse pas»?  L’École se doit-elle d’être à tout prix ludique?  En tous points plaisante?  En aucun cas confrontante?  Sinon, point de Salut?  Peut-on encore «exiger» d’un enfant sans se colleter à une hyper-parentalité surprotectrice et, disons-le clairement, un peu castrante?  Est-ce cela qui est devenu souhaitable?  Est-ce que le devoir scolaire au Québec mérite vraiment le titre de «torture intellectuelle» que lui accolent de plus en plus de gens?  «Ce ne sont que des enfants.  Laissons-les jouer.  Laissons-les vivre leur enfance.  Abolissons les devoirs.  Lorsqu’ils seront plus grands, le sens du devoir viendra de lui-même, tout seul, naturellement.»  

Ouin.  Je ne peux pas aller là; j’ai promis de rester calme.  Je ne peux pas parler du sens de l’engagement, du sens des responsabilités et du sens du devoir.  De ce qu’ils sont devenus.  Des changements observables sur ce plan dans les salles de classe…

Disons seulement que je n’ai absolument rien contre le divertissement, contre le jeu: bien au contraire!  Défendre les devoirs n’équivaut pas à vouloir restreindre le jeu!  Le jeu est obligatoire à la vie humaine et au développement d’un individu.  Le jeu «révèle» autant que le devoir.  Simplement, il ne «révèle» tellement pas les mêmes aspects que de vouloir remplacer l’un par l’autre me sidère!  

Le balayage, les parcours de gym et les devoirs sont en tous points semblables: on chiale en les faisant, parfois de manière bien malhonnête, on n’a jamais une envie folle de s’y astreindre, souvent même une petite nausée nous envahis dans l’avant du faudrait ben.  Mais quand on décide de dépasser ça et de les réaliser finalement, à notre rythme, à notre manière (pas parce qu’on nous y a forcés!) on est toujours, toujours fiers.  Fiers d’avoir dépassé cette envie de plaisir instantané pour se mettre au service du devoir.  C’est-tu pas un beau pourcentage de réussite, ça?  Zéro échec!  Jamais entendu quelqu’un regretter d’être allé de lui-même au gym, d’avoir nettoyé ou d’avoir réalisé un devoir tout seul.  Après.  Mais ne posez évidemment pas la question pendant!   

Ce type de fierté-là, le jeu ne le produit pas.  C’est tout.  Et ça ne revient pas à dire qu’on ne peut pas balayer le sourire aux lèvres!  Mais ça, c’est un autre type d’apprentissage, un peu plus spirituel, disons.  On n’ira pas là non plus.  Même s’il faudrait tellement!      

Je vous l’accorde: il est plus plaisant de lire une histoire à ti-pit ou de partager un bon moment de détente familiale autour d’une télésérie que de livrer bataille sur le terrain miné des devoirs et des leçons.2  Mon point est que l’un ne doit pas aller au détriment de l’autre: ça se complète, tout simplement.  Le devoir ne vous prive pas de votre enfant: il vous le «révèle», tout en mettant en lumière au passage des pans de lui (et de vous-même!) que vous auriez sûrement préféré ne pas avoir à gérer!  

Oui, c’est un aria.  Et ça l’est depuis toujours.  Pour les parents d’élèves éprouvant des difficultés, pour les parents d’élèves doués, comme pour les parents d’élèves qualifiés de «moyens».  Rassurez-vous: tous éprouvent des difficultés devant les devoirs.  Pas au même moment, pas de la même manière.  Mais des difficultés quand même…

 

La terreur de l’échec

Il existe de bons profs, et de mauvais.  Des devoirs mieux construits que d’autres.  Des balais plus performants.  Bien oui, l’excellent prof qui donnent des devoirs pertinents dans une classe reluisante rendra l’expérience scolaire plus «motivante»!  Plus motivante, mais au risque d’en froisser certains, pas nécessairement plus payante en terme de réussite scolaire, ou encore de réussite tout court.  Parce que la réussite scolaire, la vraie, celle qu’on ne mesure que très peu et très mal ici au Québec, voire la réussite tout court, ou l’atteinte du bonheur, pendant qu’on y est, sont des concepts à la fois complexes, mouvants et très intimes.  Il faut avoir vécu et s’être approprié l’échec pour mesurer et ressentir vraiment sa réussite personnelle!  

Depuis quelques années, une telle terreur (le mot est bien choisi!) est désormais associée aux «échecs», si minimes soient-ils, que j’en viens à me poser de sérieuses questions sur les possibilités réelles d’apprentissages dans un avenir rapproché.  Car si on réussit un jour à aseptiser le parcours scolaire de toutes les confrontations possibles, comme semblent le souhaiter plusieurs, et que tout échec comme difficulté devienne impossible, inenvisageable à l’école, alors à quoi servira-t-il au juste de s’y engager?  Et que prétendront alors mesurer au quotidien les «résultats scolaires»?     

Le bon élève, et plus tard le bon citoyen, devra, à mon humble avis, «avoir appris» à tirer bon parti de toutes les situations: les meilleures comme les pires.  Sa capacité à s’adapter sans trop se prendre la tête sera sans conteste salutaire dans un monde en constante évolution.    

 

Abolir les devoirs, la solution à tous nos maux?

Notre monde a changé.  Nos habitudes de vies ont changé.  Celles des jeunes aussi.  De bien multiples facteurs viennent exercer de la pression sur la cellule familiale.  L’école a changé aussi.  Les enseignants eux-mêmes ne prônent plus les mêmes valeurs associées à la place du travail et à la rigueur intellectuelle.  Ça jase fort dans les salles de profs: plusieurs visions divergentes se confrontent.  Personnellement, je crois que les enseignants qui doutent de la validité des devoirs et qui ne souhaitent pas s’informer davantage sur les différents moyens qui peuvent rendent ceux-ci hautement pertinents devraient effectivement ne pas en donner.  Je comprends que certains enseignants choisissent de livrer d’autres combats.  Je respecte cela.  Je suis même persuadée qu’il y a d’excellents enseignants au Québec qui ne donnent pas de devoir, alors que des profs moches en exigent à la pelletée…  La quantité de devoirs distribués ne va pas de pair avec la valeur d’un enseignant; or leur qualité, si.  

Je continue donc d’affirmer avec conviction que ceux qui prônent l’abolition des devoirs privent ainsi les élèves de certaines possibilités d’acquisitions de compétences.  Et si je respecte ceux qui décident de ne pas administrer de devoirs, je demeure scandalisée qu’on fasse de cette décision une politique-école, et qu’on traite de tous les noms ceux qui continuent de manière tout à fait justifiable à envoyer du travail à faire à la maison.

La beauté du devoir, je trouve, c’est qu’il ne demande pas à être RÉUSSI.  En fait, si on ne le réussit pas, le devoir réussit pour sa part à mettre le doigt sur un truc qu’on ne comprend pas.  Qu’on ne maîtrise pas.  Il sert à ça.  Dans notre société de performance, il est pour moi rassurant de se rappeler que le devoir ne demande qu’à être FAIT.  Le reste, toute cette pression pour qu’il soit fait parfaitement, qu’il soit tout compris, qu’il soit tout propre, qu’il soit le meilleur de la classe, etc. cela vient souvent d’ailleurs que de l’école.  Faut remettre les pendules à l’heure juste.  

 

Ce n’est pas le devoir qui est anxiogène:
c’est la manière dont on choisit de le réaliser qui l’
est.

 

Est-ce que le simple fait d’abolir les devoirs réglerait tous les maux et annulerait véritablement tout le stress vécu par les enfants à l’école?  Est-ce que les jeunes dormiraient au final toujours mieux et plus longtemps?  Est-ce que le temps de devoir serait nécessairement remplacé par une activité physique, sociale ou familiale?  

Pour de vrai, là, on jase, soyons bien honnêtes: une heure de devoir de moins égalerait nécessairement à une heure de plus de jeu en famille chaque soir?  À une heure d’activité physique?  À une heure de socialisation positive?  À une heure de sommeil de plus?  Il faut lire les statistiques sur les habitudes des jeunes et -de leurs parents!- pour au moins, au moins en douter!  
Qu’est-ce que les trois à cinq heures en moyenne passées hebdomadairement à faire des devoirs et leçons au Québec chez les jeunes en regard des 20-30 ou même 40 heures que passent ces mêmes jeunes à d’autres activités autrement plus «chronophages», de nos jours?  Pourquoi n’observe-t-on pas autant de virulence pour d’autres combats autrement plus handicapant pour le temps de qualité en famille que les devoirs à l’école?  Est-ce que l’école et les tâches qui y sont associées nous empêchent vraiment de «vivre» à ce point-là?  

Si oui, comment «vivre» l’année scolaire autrement?

 

Des solutions pour se calmer le pompon…

Voici un petit guide pour survivre aux devoirs:

  1. Lâchez prise et laissez tomber les armes: ne partez pas en guerre contre l’école, le prof, les devoirs ou l’absence de.  Soyez dans l’accueil.  «Cette année, ça va être ça.  J’ai pas le contrôle sur l’extérieur, mais j’ai le contrôle sur la perception que je développe du Monde.»  Rappelez-vous que chaque fois que vous allez à l’encontre directement ou indirectement de l’école, vous placez ti-pit en conflit de loyauté.  Et faites-moi confiance au moins là-dessus: c’est TOUJOURS LUI qui y perd au change!
  2. «Balayez» d’emblée votre horaire personnel et familial: comme il importe de faire un budget, il importe de prévoir tout ce qui compte pour vous et de voir à le caser «à l’horaire».  Faites la liste de ce que vous jugez important pour vous et votre enfant (s’il est plus vieux, vous pouvez lui demander son avis!): sport, amis, loisirs, temps libres, jeu, famille, rendez-vous médicaux, école/travail, hygiène, repas, transport, etc.  Faites-vous le devoir de placer le tout dans un diagramme à bandes ou circulaire…  Et constatez le résultat.  Faites les réaménagements qui s’imposent.  Prévoyez d’avance le temps que vous jugeriez personnellement valable d’accorder aux devoirs.  Partagez ces résultats avec tous les membres de la famille.  Puis, tenez-vous-y en acceptant de révisez vos stratégies en cours de route.  Visez à rendre ensuite de plus en plus efficace le temps que vous avez vous-même accordé aux devoirs scolaires.  Plus tôt vous ferez cet exercice, plus tôt vous trouverez avec le temps la recette de «votre bonheur» familial.
  3. Soyez conséquent: si vous jugez vous-même que le temps accordé aux devoirs est absolument inutile, ne vous plaignez pas ensuite que ti-pit reçoive moults manquements et codes de vie à ce propos!  Recherchez la cohérence et la transparence dans votre approche, vos valeurs, et si possible dans le choix de l’institution fréquentée par votre enfant.  Ne choisissez pas une école privée réputée pour son programme rigoureux pour ensuite vous plaindre constamment de la lourdeur de la charge de travail.
  4. Acceptez d’emblée que tout ne fonctionnera pas comme prévu.  
  5. Apprenez à tolérer une certaine «souffrance» chez votre enfant.  Vouloir fuir toute situation irritante est aussi problématique que de baigner dans une constante confrontation.  Recherchez l’équilibre.
  6. Lâchez les baskets de ti-pit.  Laissez-le faire ses devoirs lui-même, doux Jésus!  Même s’il n’en est pas capable au tout début!  Acceptez qu’il ne fonctionne pas du tout comme vous. Acceptez qu’il ne soit pas capable de tout.  Acceptez qu’il rate.  Accompagnez-le en restant en mode solutions/stratégies.  Ne passez JAMAIS en mode réalisation à sa place, même si c’est suppper tentant!  Prêtez une oreille attentive et compréhensive aux sentiments de votre enfant, mais ne tombez pas dans les «pièges» qu’il vous tend inconsciemment!  Apprenez à dire: «Je comprends que tu sois embêté(e) de devoir réaliser ce truc.  Peux-tu créer des solutions pour faciliter ton travail?  Parmi les solutions que je te propose, laquelle préfères-tu essayer?»  
  7. Gardez l’esprit froid, léger: ce n’est qu’un devoir, après tout!  Dédramatisez au moyen de l’humour.
  8. Communiquez positivement, au bon moment et à la bonne personne vos craintes et vos inquiétudes fondées à propos des devoirs.  En cas de doute, dormez.  La nuit porte souvent d’excellents conseils!
  9. Tentez de trouver chaque fois le positif dans la tâche à accomplir.  On peut tirer profit de tout, si on trouve le bon angle d’attaque.  Soyez créatifs!
  • Plus important que tout: prenez une grande inspiration de temps en temps.

 

Ouf.  

 

*Le prochain article traitera des différentes «révélations» qu’un devoir (et un sac d’école!) peut mettre en lumière chez votre ti-pit.  Qui m’aime me suive! 🙂

Sur ce, faites-vous un devoir de profiter d’un temps de qualité en famille cet été!  La rentrée est si vite arrivée!


1Parce qu’il ne suffit pas de «lire» pour acquérir l’ensemble des compétences du lecteur, «lire le soir» n’équivaut pas aux différentes démarches réflexives qu’un bon devoir de lecture permettrait d’accomplir.

2Le devoir n’est pas la leçon.  L’un ne remplace pas l’autre.  Ils se complètent tous les deux.  Ils ne «révèlent» pas la même chose.  La leçon est moins action et manipulation.  Elle est davantage raison et révision.  La leçon vise à savoir.  Le devoir, à appliquer.  Ce sont les deux doigts d’une même main qui nous mène ultimement à la maîtrise de différents concepts.  La leçon est moins confrontante que le devoir. La première confronte à l’oubli; le deuxième, à l’inaptitude.  Voilà peut-être ce qui explique pourquoi on préfère l’une à l’autre!    

Des ressources pour y voir vous-même plus clair:

http://nouvelles.umontreal.ca/article/2016/10/04/faut-il-supprimer-les-devoirs/

https://visible-learning.org/fr/john-hattie-classement-facteurs-reussite-apprentissage/

http://www.eqsjs.stat.gouv.qc.ca/enquete-2016-2017/eqsjs_faits-saillants-FR_web.pdf

https://www.erudit.org/fr/revues/rse/2006-v32-n2-rse1456/014410ar/

https://www.cse.gouv.qc.ca/fichiers/documents/publications/Avis/50-0467-01.pdf

http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/dpse/formation_jeunes/DevoirsLecons_JaccompagneMonEnfant_f.pdf

 

Eve Cloutier
Eve est conjointe, mère et belle-mère depuis 17 ans: ses enfants sont aujourd’hui des ados/jeunes adultes lui permettant de «souffler un peu». Elle aime dire qu’elle a élevé ses rejetons-artistes (tout le monde a la fibre bohémienne, dans sa famille!) avec «une main de fer dans un gant de crin». Ça donne le ton. Elle cumule 20 ans d’expérience en éducation (elle est prof de français dans un collège privé). Auteure, poète, metteure en scène, elle occupe également la direction artistique des Productions La fabrique, un organisme scolaire permettant aux jeunes artistes de pratiquer les arts de la scène (musique, chant, théâtre, danse contemporaine, etc.) Ses sujets de chroniques viendront suivant ses feelings; parions qu’art et pédagogie seront ses thèmes de prédilection! Rejoignez-la sur instagram  _eve_wall_e !

1 Comment

  1. Luc Salomon

    10 septembre 2017 at 6 h 00 min

    Bonjour,

    J’ai bien apprécié votre billet, par sa forme soignée et certaines opinions accessoires que je partage profondément

    Pour ce qui est des devoirs, votre référence à Mr Hatty ne me semble pas tout à fait précise. Si l’impact des devoirs est modéré en groupant le primaire et le secondaire, il est moins que « faible » quand on parle du primaire uniquement. Pour le primaire, les qualificatifs de « marginal » et « non statistiquement significatif » sont plus representatifs de l étude de Mr Hattie.
    Au secondaire, l’étude montre que les devoirs ont un véritable impact positif.

    Si par ailleurs on est sensible au fait que les devoirs à la maion aggravent les clivages socioculturels, je ne vois pas comment on peut encore promouvoir les devoirs pour le primaire. L’école devrait s’organiser pour ne laisser que les leçons et la lecture à la maison.

    Je vous avoue que je suis grand-pere, d’une génération qui croyait fermement aux devoirs. Impliqué comme bénévole dans l’aide aux devoirs au primaire, je me suis senti concerné par ce sujet qui est quelques fois apparu dans les grands media. Après plusieurs heures sur internet, j’ai changé d’avis.

    Avec mes salutations le meilleures.
    Luc Salomon

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